« Nous nous réveillons de nouveau avec des images que nous connaissons trop bien : des rues transformées en rivières, des maisons envahies par la boue, des familles déplacées, des pertes considérables, des états de calamité déclarés à la hâte. La narration se répète avec une régularité inquiétante. Le scénario change peu. Le discours officiel non plus.
Et pourtant, il y a une question qui reste sans réponse, ou pire, qui est évitée : comment se fait-il que nous continuions à être pris par surprise par des phénomènes qui étaient annoncés ?
Nous ne parlons pas d’événements imprévisibles. Nous ne parlons pas de statistiques exceptionnelles. Nous parlons de tempêtes prévues, de modèles climatiques étudiés, d’alertes répétées, de données publiques et accessibles. Ce qui a échoué, ce n’est pas la prévision. C’est l’anticipation.
Le problème n’est pas le climat. C’est la culture.
Au Portugal, nous avons développé une étrange compétence : nous sommes excellents pour réagir, faibles pour anticiper. Nous attendons que la crise survienne pour ensuite mobiliser des ressources, communiquer gravement et improviser des solutions. Nous éteignons des incendies, littéralement et métaphoriquement, mais nous redessinons rarement le système pour qu’ils cessent de se produire avec la même intensité.
Nous avons créé une culture du « on verra après ». Une culture où la prévention est vue comme un coût et non comme un investissement. Où anticiper exige un courage politique et une vision stratégique, deux qualités qui survivent rarement à court terme.
Anticiper implique de décider avant la tragédie, quand il n’y a pas encore d’images choquantes ni de pression médiatique. Et cela exige quelque chose qui nous coûte profondément : penser l’avenir de manière sérieuse et conséquente.
Ce n’est pas un problème d’un gouvernement. C’est un problème du pays. Il est important de le dire clairement : ce n’est pas l’échec d’un gouvernement spécifique. C’est un échec structurel, accumulé, transversal aux cycles politiques, aux couleurs partisanes et aux législatures successives.
Ce qui fragilise véritablement le pays, ce n’est pas qui gouverne à un moment donné, mais l’incapacité chronique à construire des stratégies à moyen et long terme qui survivent aux changements de pouvoir. Alors que les phénomènes extrêmes augmentent en fréquence et en impact, nous restons prisonniers d’un logique à court terme, où l’énergie politique s’épuise dans les échanges d’accusations, les responsabilités reportées et les débats stériles.
La question qui devrait occuper l’espace public n’est pas « qui a échoué cette fois ? », mais plutôt :
jusqu’à quand allons-nous continuer à être incapables de nous unir autour d’une stratégie nationale pour des risques qui sont évidents, récurrents et transversaux ?
Pas seulement pour le climat. Mais aussi pour la santé, le territoire, le logement, l’énergie, l’éducation, la démographie.
Sans cette maturité collective, nous continuerons à gérer des conséquences, jamais des causes. Car anticiper ne signifie pas deviner. C’est choisir de voir. Il y a une idée profondément erronée installée : celle qu’anticiper, c’est essayer de prévoir l’imprévisible. Ce n’est pas cela. Anticiper, c’est travailler avec des probabilités, des données, des scénarios et des antécédents. C’est accepter que le risque n’est plus une exception et est devenu structurel.
Quand nous savons que certaines zones sont chroniquement vulnérables aux inondations, continuer à les traiter comme des cas ponctuels est une irresponsabilité stratégique. Quand les modèles climatiques pointent vers des phénomènes extrêmes plus fréquents et plus intenses, continuer à planifier des villes comme si nous étions dans les années 80 est une négation.
Anticiper, c’est accepter une vérité inconfortable : l’avenir ne peut plus être pensé avec les logiques du passé. Il n’y a pas d’anticipation sans innovation et vice-versa.
Ici, nous arrivons au point central que nous insistons à ignorer : il n’existe pas de culture d’anticipation sans culture d’innovation.
L’innovation n’est pas seulement la technologie, les capteurs, les plateformes ou l’intelligence artificielle. Tout cela est important, mais secondaire. L’innovation véritablement transformatrice commence dans la mentalité.
Innover, c’est savoir redessiner des systèmes de drainage en pensant à des scénarios futurs, pas à des minimums acceptables, savoir utiliser les données climatiques pour des décisions urbanistiques réelles, et non comme note de bas de page dans des rapports, savoir tester des plans d’urgence à travers des simulations sérieuses, et non les laisser oublier dans des tiroirs et créer des écosystèmes de réponse qui connectent les municipalités, la protection civile et les communautés, au lieu de structures fragmentées et bureaucratiques.
L’innovation pertinente pose une question différente : « qu’est-ce que nous devons changer maintenant parce que nous savons que cela va arriver ? »
Sans cette question, toute innovation est cosmétique. Et toute réponse sera tardive.
Car il y a un coût invisible évident de la non-anticipation.
Chaque euro non investi dans la prévention se transforme en plusieurs euros de perte. Chaque décision reportée se transforme en souffrance humaine. Chaque plan non exécuté se transforme en discours solennels après le désastre.
Mais il y a un coût encore plus dangereux : la normalisation de l’effondrement. Quand nous acceptons les inondations, les évacuations et les pertes comme une partie inévitable de l’hiver, nous renonçons à notre capacité collective de faire mieux.
Nous enseignons à nous-mêmes, et aux prochaines générations, que le désastre est une fatalité. Ce n’est pas le cas.
Et ce n’est pas seulement un problème météorologique. C’est un problème culturel, politique et stratégique. Le manque d’anticipation que nous voyons dans les tempêtes est le même que nous voyons dans la santé, l’éducation, le territoire, l’économie et la préparation aux crises énergétiques, technologiques ou sociales.
C’est un avertissement qui va bien au-delà du climat. Nous savons. Nous avons des données. Nous avons des alertes. Mais nous n’agissons pas.
Et ensuite, nous appelons « fatalité » ce qui a été une négligence stratégique.
Nous savons bien qu’anticiper ne fait pas de gros titres faciles. Non, cela ne coupe pas de rubans. Cela ne rapporte pas d’applaudissements immédiats. Mais cela sauve des vies, des patrimoines et l’avenir.
Peut-être est-il temps de comprendre que le véritable état de calamité n’est pas celui qui est décrété après la tempête. C’est celui qui se maintient lorsque, sachant qu’elle venait, nous choisissons de ne pas innover, de ne pas coopérer et, par conséquent, de ne pas anticiper. »
